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La prorogation du Parlement
- Anna Di Carlo*, 22 janvier 2010 -

Avec la prorogation du Parlement, le gouvernement conservateur de Stephen Harper met encore une fois au défi l'impuissante opposition de provoquer une élection, parce qu'il est convaincu qu'il peut remporter une majorité cette fois-ci. On entend partout dire que Harper fait un travail merveilleux pour l'économie, qu'il défend l'armée canadienne et qu'il protège la sécurité du Canada, avec pour effet de bloquer toute discussion sur l'annexion de l'économie et des institutions démocratiques du Canada aux États-Unis des Monopoles de l'Amérique du Nord. Les conservateurs protégeraient l'armée et la sécurité du Canada contre la déloyale opposition. C'est ainsi que se joue encore une fois un scénario pour aligner les Canadiens d'un côté ou de l'autre de ces regroupements partisans, avec comme démarcation la ligne qui sépare ceux qui sont pour « la défense de notre Parlement » contre ceux qui sont pour « la défense de nos troupes et de la sécurité du Canada ».

La saga de la prorogation et du parlement dysfonctionnel fait ressortir la lutte de factions pour le pouvoir, les positions et les privilèges au sein du système de partis-cartels, sans égard aux conséquences. Les partis se livrent cette bataille en vue des prochaines élections, par lesquelles ils vont tenter encore une fois de déterminer lequel d'entre eux présidera aux plans antisociaux et antinationaux de l'oligarchie financière. Cette bataille pour des fins intéressées, les périodes de crise et d'apaisement qui se succèdent selon que les partis parviennent à régler leurs différends temporairement derrière des portes closes, leur défense du droit de monopole à l'heure de la détérioration de l'économie, tout cela ne fait que saper encore et encore la légitimité des institutions politiques du Canada. Cela montre la séparation qu'il y a entre les citoyens, qui veulent que le Parlement soit un instrument à leur disposition pour régler les problèmes auxquels le pays fait face, dans l'esprit de l'édification nationale, et les pouvoirs en place qui cherchent à se sortir de l'impasse dans laquelle ils se trouvent.

La prorogation « routinière » de Harper est également un aveu que les cercles dominants n'ont pas de solution à la crise constitutionnelle et au déséquilibre politique, autre que de concentrer davantage le pouvoir décisionnel entre les mains des éléments non élus les plus influents, sous prétexte que c'est pour sauver le pays contre l'« instabilité politique ». Tous ceux qui leur barrent la route sont des traîtres à la nation et des ennemis de la sécurité, ou des gens détachés des réalités économiques d'aujourd'hui. Cette logique ne doit pas passer !

L'utilisation de la Prérogative royale pour proroger le Parlement est un aspect de la concentration du pouvoir politique entre les mains de quelques-uns. Cette concentration se manifeste entre autres dans les congédiements systématiques dans la fonction publique, le non-renouvellement de contrats des dirigeants des agences d'État qui ne se soumettent pas à ce gouvernement arrogant et l'annulation du financement des organisations dont l'action va à l'encontre de ce que veut faire le gouvernement Harper. Elle se manifeste aussi par la criminalisation des travailleurs et de ceux qui luttent pour leurs droits, les campagnes de dénigrement contre eux, et aussi parfois contre des députés, tout en invoquant toujours les plus nobles idéaux et les intérêts supérieurs que les simples citoyens ne comprendraient pas mais qui doivent être protégés contre ce que Harper appelle l'« instabilité politique ». Les gens sont très inquiets devant ces manifestations d'arrogance et cherchent les moyens de les repousser.

Selon le fonctionnement normal du scrutin uninominal majoritaire à un tour, un gouvernement minoritaire comme celui de Stephen Harper est censé être un gouvernement faible forcé d'agir de façon conciliante avec les autres partis politiques à la Chambre pour survivre et faire fonctionner le gouvernement. Les Canadiens apprennent à l'école qu'un gouvernement minoritaire est toujours à l'avantage du peuple, puisqu'il ne peut pas gouverner sans tenir compte des opinions des partis de l'opposition, comme quand un gouvernement majoritaire déclare avoir un incontestable « mandat de gouverner ». Or, les Canadiens ont maintenant affaire à un gouvernement minoritaire qui gouverne sans opposition lorsqu'un des partis de l'opposition calcule qu'il sera favorisé dans les sondages s'il vote du côté du parti au pouvoir. Sinon, si l'opposition semble unie, il met tout simplement la clé dans la porte du Parlement. Évidemment, l'arrogance du gouvernement et son mépris pour la fonction de la Chambre des communes sont le problème immédiat et la défaite du gouvernement Harper est à l'ordre du jour. Mais comment faire ? Comment défait-on le gouvernement Harper en l'absence d'une opposition officielle qui est une alternative ? Pour trouver la solution, il faut revoir les événements et développements qui nous ont amenés où nous sommes aujourd'hui et voir ce qui pourrait créer une situation nouvelle. Les Canadiens veulent défaire le gouvernement Harper, mais ils veulent aussi changer le système politique et électoral en crise qui donne naissance à des gouvernements comme celui-là, le changer de manière à s'investir eux-mêmes du pouvoir de décider.

Le problème, c'est que les partis politiques présents à la Chambre des communes résistent aux demandes de renouveau démocratique dans le sens d'investir l'électoral du pouvoir, même quand il s'agit de revendications aussi élémentaires que la représentation proportionnelle pour que la distribution des sièges soit plus équitable. Ils portent l'entière responsabilité de la crise politique et constitutionnelle. La marginalisation des députés à la Chambre fait partie de ce désinvestissement de l'électorat. Pour détourner l'attention du besoin de réformes qui renouvellent la démocratie, on nous répète sans arrêt que le Canada est « la meilleure démocratie au monde ». Qu'il s'agisse des réformes libérales de Jean Chrétien, instituées au nom de l'« élimination de l'influence indue de l'argent » en augmentant la subvention des partis politiques par l'État, ou de la loi de Stephen Harper sur des élections « à date fixe » ou de la Loi sur la responsabilité, toutes deux fausses, les partis politiques à la Chambre des communes ont collaboré à l'apport de modifications au processus électoral qui nient le besoin de réformes investissant le peuple du pouvoir, pour que les citoyens puissent exercer pleinement leur droit d'élire et d'être élu et d'avoir leur mot à dire sur la direction de la société.

Il n'est pas fortuit que les partis à la Chambre des communes se soient regroupés en une coalition l'année dernière pour bloquer la proposition de Stephen Harper de retirer le financement public des partis sur la base du nombre de votes reçus. Ils ont dit que c'était une attaque contre la démocratie. La menace d'éliminer cet élément essentiel du nouveau système de partis cartels, qui aurait été à l'avantage du Parti conservateur en raison de sa forte base financière parmi les groupes évangélistes, était une atteinte aux nouvelles règles d'élections « libres et équitables » dominées par des cartels.

À mon avis, la crise de crédibilité des partis politiques au Parlement et de leur prétention de représenter des alternatives a été un facteur important dans le désengagement des citoyens par rapport au processus politique. Dans le système actuel les partis sont le mécanisme de base de la participation aux affaires politiques. Mais ils traitent de plus en plus l'électorat comme une masse votante à manipuler par le marketing. Plus ils parlent de réformes démocratiques, plus il devient évident que pour eux, cela veut dire recourir aux nouvelles technologies de l'information pour établir un rapport de seul à seul entre l'individu et la direction du parti. En fait, l'individu est mis en contact avec le gars qui s'occupe du marketing ! La crise des partis bourgeois en tant que partis de masse se constate dans le fait qu'ils n'ont pas besoin de membres à part les votes pour les courses à la direction. Et d'ailleurs ils ont commencé à mettre en place un processus de vote par Internet, comme pour l'émission American Idol. L'appareil décisionnel des partis politiques se retrouve encore une fois davantage concentré entre les mains de quelques-uns dans les échelons supérieurs, lesquels mènent leurs campagnes grâce à de généreuses subventions de l'État : ils embauchent des conseillers en images publiques et des firmes de marketing et ils achètent et déploient des systèmes d'exploration de données pour mieux cibler leurs campagnes de mise en marché.

Il est on ne peut plus clair que la conception et la théorie de la suprématie du Parlement et de la redevabilité du gouvernement envers les députés à la Chambre des communes ne correspondent plus à la réalité de la situation, le processus électoral et politique étant aujourd'hui dominé par les partis politiques et les députés étant responsables non pas envers l'électorat mais envers les partis. On ne réglera rien en réduisant tout cela à une affaire de comportement de Stephen Harper, parce que les libéraux ne sont pas différents et que les néo-démocrates sont de plus en plus perçus comme des libéraux en herbe.

Il faut rejeter tous les partis politiques qui refusent de reconnaître au départ que le pays est aux prises avec une profonde crise constitutionnelle, politique et électorale, et surtout ceux qui cherchent à détourner le peuple de la recherche d'une solution. Les manoeuvres et les promesses d'être « plus responsables » à l'avenir ne vont pas rétablir la crédibilité et la légitimité du système démocratique échoué, sans parler de le faire fonctionner dans l'intérêt du peuple. Nous devons rejeter l'interprétation dogmatique du fonctionnement de la démocratie et nous unir dans la discussion sur la réalité actuelle et sur les nouveaux arrangements constitutionnels qu'il faut pour investir le peuple du pouvoir de décider.

Comme le dit la déclaration du PMLC sur la prorogation du Parlement : « Le PMLC appelle les travailleurs, les femmes, les jeunes et toutes les personnes à l'esprit démocratique à intensifier leur lutte pour le renouveau démocratique pour que l'opposition populaire à la destruction nationale mène à la création d'une opposition politique effective et viable qui bloquera la régression et nous entraînera dans un projet d'édification nationale pour résoudre les crises politique et constitutionnelle à l'avantage du peuple. Il faut pour cela des Comités pour le renouveau démocratique qui unissent la classe ouvrière et ses alliés en une opposition politique effective, la seule force sociale capable d'apporter une alternative au système corrompu de partis-cartels et au pouvoir néolibéral qui déraille et qui échappe à tout contrôle. »

* Anna Di Carlo est la dirigeante nationale du Parti marxiste-léniniste du Canada.


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