La crise du système électoral canadien Le micro-ciblage et la démolition du processus électoral par les conservateurs
- Anna Di Carlo -
Avec les conservateurs, la corruption n'a pas de limite
et cela n'est nulle part plus évident que dans les moyens
utilisés pour « faire sortir le vote ». Le
Parti
marxiste-léniniste du Canada (PMLC) a caractérisé
la 41e élection générale comme étant un
« coup d'État électoral ».
L'essence d'un coup d'État, qu'il soit électoral
ou militaire, est qu'un groupe s'empare du pouvoir par des
méthodes qui passent outre à l'expression de la
volonté du peuple. Le coup d'État électoral passe
outre aux
méthodes établies pour déterminer la
volonté politique pour la transformer en volonté
juridique, dans la forme d'un gouvernement. Le micro-ciblage tel que
pratiqué par
le Parti conservateur de Stephen Harper, qui lui a valu sa victoire
électorale et un gouvernement majoritaire, est semblable
à un coup d'État à plusieurs égards.
Durant la période précédant
l'élection fédérale 2011, les conservateurs ont
ciblé 45 circonscriptions où ils ont rejoint des secteurs
bien précis de l'électorat, notamment
les électeurs « ethniques », à
l'aide de leur banque de données et du micro-ciblage. Cela
comprend les 18 circonscriptions du Toronto métropolitain que
les
conservateurs ont arrachées aux libéraux et qui leur ont
permis d'obtenir la majorité des sièges.
Au congrès national du Parti conservateur en juin
dernier, le sénateur Irving Gerstein (qui était l'agent
officiel du Fonds conservateur du Canada lors des élections de
2006 et 2008 et qui fait maintenant face à des accusations du
Directeur des poursuites publiques pour violations des limites de
dépenses électorales et trafic de documents
financiers par le Parti conservateur) a dit aux
délégués que la base de données du Parti
conservateur a été un élément clé du
succès du parti à l'élection 2011.
Il a dit : « La clé du
succès de notre programme de financement est notre banque de
données et la possibilité de prospecter pour de nouveaux
donateurs,
d'être à la fine pointe de la technologie du financement
politique en Amérique du Nord et d'utiliser efficacement la
banque de données pour les campagnes de financement
et à des fins politiques... Elle nous permet d'atteindre des
cibles, d'identifier ceux et celles qui partagent nos valeurs et de les
mobiliser. Nous continuons de faire des
investissements importants dans ce programme, surtout dans les
circonscriptions où la bataille est serrée. »
Selon lui, « les marges de vote de quelque 40
députés conservateurs sont attribuables à
l'identification d'électeurs et aux programmes pour faire sortir
le vote. Vous
m'avez bien compris. Il y a environ 40 députés
conservateurs à la Chambre des communes qui ne seraient pas ici
si ce n'était de notre capacité à utiliser la
banque de données
du parti aussi efficacement. »
Le sénateur Gerstein a souligné
l'importance de poursuivre cette avenue « pour mener
agressivement nos campagnes de financement ».
« C'est cela
notre business aujourd'hui et c'est ce que les autres partis politiques
ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas que notre succès est
le fruit de plusieurs années de travail
assidu et d'investissement dans l'innovation d'un programme de don
intégré. Nous avons mis au point des techniques complexes
de financement, comme l'exploration de
données, la segmentation, le marketing ciblé et la
gestion des relations, le tout pour intégrer notre bassin de
supporters à une pyramide de soutien, allant du supporter au
membre et au donateur. Et vous devez savoir que plus de 60 % de
nos donateurs aujourd'hui n'étaient pas, je le
répète, n'étaient pas des donateurs du parti
prédécesseur
au moment de la fondation en décembre 2003. »
Micro-ciblable et banques
de données
André Turcotte, chargé de cours à
l'école de journalisme de l'Université Carlton, note dans
un article du Toronto Star de mars 2011
qu'« après n'avoir pas réussi à
défaire les libéraux de Paul Martin pourtant affaiblis
par les scandales, les stratégistes de
l'entourage de Stephen Harper ont décidé de trouver de
nouvelles façons d'accroître leurs chances de former le
gouvernement. Comme l'affirmait Ian Brodie, membre de
l'équipe conservatrice de la première heure devenu le
chef de cabinet du premier ministre Stephen Harper, une des grandes
leçons de 2004 était qu'il fallait mettre au point
une structure de renseignements de marketing pour que la campagne soit
plus sensible. »
Le professeur Turcotte affirme que la nouvelle approche
des conservateurs s'inspire du succès électoral de John
Howard en Australie, en particulier la façon dont le
premier ministre australien a réussi à mettre un terme
à 13 années de règne travailliste en 1996. Les
stratégistes conservateurs ont étudié la technique
de segmentation utilisée
par la Coalition libérale nationale de Howard et en particulier
l'attention portée à ce que le chef du Parti appelait les
« battlers », c'est-à-dire les familles
qui
se démènent pour élever leurs enfants avec un
faible revenu. Le but de cette stratégie est d'utiliser les
renseignements de marketing pour identifier les secteurs clés de
l'électorat et de mettre au point une stratégie de
ciblage très avancée des électeurs inscrits sur
les listes pour s'assurer que les électeurs correspondant
à un certain profil
stratégique aillent voter le jour de l'élection. Elle
combine la force du sondage et celle du marketing pour une campagne de
sollicitation haute technologie.
En 2008, le camp Harper a réussi à
concentrer ses efforts sur moins d'un million d'électeurs sur un
total de 23 millions d'électeurs admissibles. « Il va
cibler encore
moins d'électeurs à la prochaine campagne »,
dit le professeur Turcotte en référence à
l'élection de 2011.
Pour rendre ses campagnes de marketing plus
« sensibles », en 2004 le Parti conservateur a
fait l'acquisition du système CIMS (Constituent Information
Management System – système de gestion de l'information sur les
électeurs). Ce système a été mis à
la disposition des associations de circonscription pour les munir
de renseignements sur les électeurs de leur circonscription, au
lieu d'avoir uniquement accès à la liste des membres et
celle des donateurs pour ce qui est des renseignements
précis comme le numéro de téléphone et
l'adresse. La banque de données était maintenue à
jour et utilisée dans des campagnes de financement et à
d'autres fins
« politiques », comme le micro-ciblage avant
élection.
Le micro-ciblage
Le micro-ciblage est un aspect des campagnes
électorales d'aujourd'hui qui est en contradiction avec le
raisonnement à la base du système
électoral actuel au Canada. Ce système est censé
garantir le droit d'élire et d'être élu tel
qu'énoncé dans la Charte des droits et libertés et
il justifie l'inégalité d'accès aux
ressources financières et à la publicité en
invoquant le fait que la charte est informée par le besoin
d'établir « une expression claire et cohérente
de la volonté politique
dans la forme d'un gouvernement de parti ». Aujourd'hui, les
élites ne cherchent plus nécessairement l'expression
d'une volonté politique claire et cohérente, mais
seulement à faire élire un parti par tous les moyens
possibles, qu'importe la fraude perpétrée contre
l'électorat. Cela se fait en dépensant d'énormes
sommes d'argent pour
cibler de petits segments de l'électorat dans les
circonscriptions qui « font la
différence » et remporter la victoire de cette
façon.
Si, par exemple, le stratégiste du parti calcule
qu'il faut 1 000 votes dans une circonscription donnée, la
tâche des organisateurs est d'autant simplifiée. Il n'est
plus aussi
important de faire appel à la masse des électeurs dont
les tendances seraient déjà établies. D'ailleurs,
cette approche qu'on appelle « micro-ciblage » ou
« hyper-segmentation » fonctionne mieux quand il
y a une faible participation de l'électorat. On achète
des banques de données de qui veut les vendre, y compris
celles utilisées dans d'autres formes de marketing, comme les
renseignements sur les utilisateurs obtenus par les témoins (les
« cookies ») sur différents sites
Web. En plus de l'intégration des banques de données, une
des pratiques des conservateurs et d'autres serait que les entreprises
privées embauchées durant la campagne
électorale téléphonent aux électeurs en se
faisant passer pour une firme de sondage, sans révéler
leur affiliation politique. Les questions posées portent sur
tous les sujets
car l'objectif est d'identifier l'opinion de la personne sondée
et toute cette information est entrée dans une banque de
données. On conserve aussi les renseignements obtenus
lorsque les gens téléphonent au bureau de leur
député pour différentes raisons, comme pour la
signature d'un passeport ou pour porter plainte à
différents sujets. Tout cela
est entré dans la banque de données CIMS et on aboutit
avec une immense banque de renseignements sur les personnes, à
leur insu.
Le micro-ciblage utilisé dans les campagnes
électorales des partis de l'establishment est maintenant
considéré comme étant la fine pointe de la
technologie. Il est entré
dans le débat public d'abord parce qu'il est une violation du
droit à la vie privée et, dans une moindre mesure, parce
qu'il cible des groupes comme les communautés
immigrantes et le vote juif. Durant la campagne électorale 2011,
le ministre de l'Immigration Jason Kenney s'est retrouvé dans
l'eau chaude quand il fut révélé que son bureau
servait à recueillir des fonds auprès de certaines
« communautés très ethniques ». De
même, en 2007, pour solliciter le vote juif, le premier ministre
Stephen
Harper avait envoyé des cartes de souhait du Nouvel An juif
à des domiciles dont le nom de famille avait « une
connotation juive ». Plusieurs des familles ciblées
ont porté plainte au commissaire à la vie privée,
non seulement parce qu'il s'agissait d'une atteinte à leur vie
privée mais aussi, et surtout, parce qu'il s'agissait d'une
ingérence de l'État dans un domaine relevant du droit de
conscience.
Le droit à la vie
privée, Élections Canada et le micro-ciblage
L'opposition à l'ingérence de
l'État dans les domaines qui relèvent de la conscience et
du
droit à la vie privée et à la
confidentialité des renseignements est cruciale pour une
société qui se dit démocratique. Les
renseignements recueillis par Élections Canada sont
sujets à plusieurs restrictions relatives à la vie
privée. Entre autres, il y a certains renseignements que
l'agence d'État ne peut pas conserver en permanence, comme le
parti
pour lequel un électeur a voté. Il y a des restrictions
sur l'utilisation des recherches démographiques sur la
participation au vote et sur l'extrapolation à partir de
renseignements obtenus par échantillonnage indiquant l'âge
et le sexe des électeurs ayant voté dans une
élection. C'est ainsi qu'on obtient, par exemple, les
données sur la
participation des jeunes aux élections. Dans ces cas, les
banques de données doivent être détruites une fois
l'objectif atteint.
Mais les renseignements obtenus par les partis
politiques ne sont pas sujets aux mêmes restrictions. Puisque le
parlement est dominé par les partis politiques, ceux-ci
on pu faire adopter des lois qui les exemptent des lois sur la vie
privée. La loi stipule que les listes électorales ne
peuvent pas servir à d'autres fins que des fins politiques,
mais cela est interprété comme voulant dire que tous les
moyens sont bons pour se faire élire tant que la loi et les
règles sur le financement se prêtent à cette
interprétation.
Cet aspect nous montre à quel point le processus
électoral actuel n'a rien de démocratique. Le processus
est fait pour contourner les codes de conduite qui permettraient
d'établir une expression claire et cohérente de la
volonté politique pour la transformer en volonté
juridique de manière à donner à la volonté
juridique le consentement des
gouvernés.
Les conservateurs, libéraux et
néo-démocrates ont tous des banques de données
assez complètes sur les électeurs. L'établissement
d'une liste électorale nationale et
l'amendement à la Loi électorale du Canada pour
assigner à chaque électeur un numéro
d'identification comptent parmi les mesures prises pour faciliter le
développement de ces banques de données. Il importe de
noter qu'il ne s'agit pas ici de banques de données sur les
membres de parti, mais bien sur l'ensemble des électeurs
et il est question de différentes méthodes pour accumuler
des renseignements à leur sujet. Lorsque le numéro
d'identification d'électeur a été
créé, permettant de créer des
banques de données fiables, d'autres modifications ont
été faites à la loi qui introduisent entre autres
la pratique selon laquelle les agents des bureaux de vote fournissent
aux partis politiques des listes permettant d'établir qui a
voté, communément appelée « cartes de
bingo ». Les cartes de bingo sont des listes de tous les
numéros
d'identification d'électeur inscrits dans un bureau de vote
donné. Lorsque l'électeur vote, le responsable raye son
nom et remet la liste aux représentants des partis. Cette
information est ensuite intégrée à la banque de
données grâce au logiciel GOTV (« Get Out the
Vote » – faire sortir le vote). Auparavant les partis
politiques
devaient établir qui a voté par leurs propres moyens.
Avec la baisse d'adhésion aux partis politiques, et par
conséquent du nombre de bénévoles lors des
campagnes, cela
devenait un fardeau pour les partis. Maintenant la tâche est de
beaucoup simplifiée : ils n'ont plus qu'à envoyer un
bénévole ramasser les cartes de bingo et à
transmettre
l'information aux centres d'appel par voie électronique.
Maintenant que les partis politiques établis ont
des informations précises sur qui a voté, il n'y a qu'un
pas à faire pour qu'ils aient les informations sur qui a
voté pour
qui. Selon les données de 2008, il y avait 68 955 bureaux de
scrutin avec une moyenne de 343 électeurs (inscrits) par bureau.
Lorsqu'on divise le nombre réel d'électeurs
par le nombre de bureaux de scrutin, on obtient une moyenne d'un peu
plus de 200 électeurs. Ce n'est pas énorme quand on tient
compte des logiciels capables d'utiliser
des variables de toute sorte pour obtenir une information utile sur
chaque électeur.
Le besoin de renouveau
politique
Le système de cartel de partis est la
réponse de l'élite dominante au besoin de poursuivre
l'offensive antisociale et à la
demande de l'oligarchie financière que le droit public soit
subordonné au droit de monopole. Puisque ces politiques ne
peuvent pas être sujettes à un débat public, car
elles
n'y survivraient pas, l'élite dominante opte pour des
méthodes électorales qui correspondent et contribuent
à la désintégration de la culture politique de la
société, où le
pouvoir politique est concentré entre les mains d'un nombre de
plus en plus restreint de personnes et où le processus
électoral lui-même contribue à la marginalisation
du
peuple, comme avec le micro-ciblage et la segmentation. Il faut
examiner l'usage de nouvelles technologies à des fins politiques
et l'impact de ces technologies sur la loi
électorale pour déterminer comment elles influent sur le
droit d'élire et d'être élu, le droit à un
vote informé, le droit à la vie privée et le
concept déjà assez malmené
d'« élections libres et
équitables ».
La manipulation et le cynisme associés aux
« systèmes de marketing » comme le
micro-ciblage rappelle que la classe ouvrière doit
entraîner le peuple dans
le renouveau du processus politique pour que le pouvoir souverain soit
investi dans le peuple, pas dans les monopoles et leur pouvoir
absolutiste. |